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Web 2.0 : émergence de médias d’expression alternatifs en Egypte ?

octobre 30, 2009

Du développement des chaînes de télévision du satellite au milieu des années 1980 à l’évolution des technologies d’Internet et au Web 2.0 ces dernières années, le paysage médiatique et les modes de communication se sont transformés dans le monde. L’Egypte ne fait pas exception. Un des usages de ce nouvel espace d’expression égyptien semble prendre un peu plus d’ampleur ces trois ou quatre dernières années : le cyberactivisme, ou l’usage du Web 2.0 pour contester pacifiquement. Si ce n’est pas le seul usage qui se développe sur la toile égyptienne, c’est celui auquel nous nous intéresserons plus particulièrement ici.

Qu’est-ce que le Web 2.0 ? Quel est l’impact de ce nouvel espace de communication dans la société égyptienne ? Nous proposons ici d’étudier quels sont les outils et les modes de communication qui semblent les plus utilisés actuellement en Egypte. Nous montrerons comment le Web 2.0 peut ou ne peut pas être la tribune des Egyptiens et comment les autorités se positionnent par rapport à ces nouveaux espaces de communication.

Mots-clés : Web 2.0, blogosphère, réseaux sociaux, cyberactivisme, liberté d’expression, censure, Egypte

Le Web 2.0, un nouvel espace de communication

Le « Web 2.0 », qu’est-ce que c’est ?
Le Web 2.0 en Egypte : quel public ?
Nouveaux espaces, nouveaux usages ?

Un nouvel espace de répression pour des usages contestataires d’Internet

L‘émergence d’une blogosphère contestataire égyptienne
Méthodes de censure de l’Internet et de l’activisme égyptien
Le cyberactivisme égyptien, reconnu et soutenu par la presse internationale et certaines ONG
Autre média alternatif : Facebook

Le Web 2.0, un nouvel espace de communication

Le « Web 2.0 », qu’est-ce que c’est ?

Le Web 2.0 est un concept assez large auquel on peut donner plusieurs définitions. Il fut donné en 2004 par Dale Dougherty, vice-président de la société O’Reilly Media, à l’occasion de la première conférence Web 2.0[1]. L’adjonction d’un numéro « 1.0 », puis « 2.0 » comme on le fait pour les versions de logiciels notamment, indique qu’Internet a subi un certain nombre d’évolutions caractéristiques au fil des années. Nous pouvons lister cinq caractéristiques principales du Web 2.0 :

  • Implication volontariste des utilisateurs qui produisent du contenu (contenu personnalisé et interfaces enrichies par les utilisateurs eux-mêmes)
  • Évolution technologique des interfaces
  • Évolution des modes de consultation des sites Web (grâce aux protocoles de syndication comme le flux RSS)
  • Capacité à créer de nouveaux services
  • Changement de modèle économique autour de développement de niches.

Mais ce sont surtout les principes directeurs du Web 2.0 qui sont tout à fait nouveaux et particulièrement intéressants du point de vue des pratiques sociales. Avec le Web 2.0, Internet prend d’une part une dimension sociale ouvrant la voie à une communication interactive et participative, et devient d’autre part une plateforme de services gratuits (on parle de système ouvert).

Le Web 2.0 en Egypte : quel public ?

En 2008, l’Egypte compte entre 75 et 80 millions d’habitants (selon les sources), dont au moins 16 millions au Caire (un chiffre  approchant certainement les 20 millions), la capitale égyptienne et première métropole d’Afrique. Le taux de littérisme de la population totale âgée de plus de 15 ans serait de 71,4%, selon les données publiées par la CIA[2] en juin 2008. On peut définir le littérisme par la capacité à lire un texte simple en le comprenant, à utiliser et à communiquer une information écrite dans la vie courante.

L’Egypte compterait 6 millions d’internautes (donnée de 2006) selon l’Organisation Non Gouvernementale Reporters Sans Frontières[3] et la CIA, ce qui représente moins de 8% de la population. Par comparaison, le nombre d’internautes s’élève à 30,838 millions en France métropolitaine (source : CIA, donnée de 2007), soit 58,3 % de la population.

Comment les Egyptiens accèdent-ils au réseau Internet ? Parmi ces internautes, seuls 205 700 utilisateurs possèderaient un accès au réseau Internet par une ligne de type ADSL, selon l’Union internationale des télécommunications. De plus, le rapport publié en mai 2007 par l’OpenNet Initiative[4] (organisme créé par les universités Harvard, University of Toronto, Oxford et Cambridge pour sensibiliser les citoyens et les gouvernements à la censure) indique que les trois principales sources d’accès au réseau Internet en Egypte sont :

  • les cybercafés (environ 400),
  • le programme Mobile Internet Unit[5],
  • les clubs TIC (environ 1300), situés dans des établissements publics et notamment dans des régions assez isolées.

Tous trois  donnent accès à Internet à des coûts relativement bas, les plus abordables pour une population dont le salaire moyen est de 40 € (source : RSF) et le Produit Intérieur Brut par habitant d’environ 5 500 $ (source : CIA, 2007), soit six fois moins que le PIB par habitant de la France. Malgré les programmes gouvernementaux mis en place pour permettre notamment l’acquisition d’un ordinateur personnel, environ 4% de la population égyptienne en possède un.

Ces chiffres montrent qu’à l’heure actuelle, la possession d’un ordinateur personnel est encore assez rare en Egypte. À côté de ces chiffres, il faut noter en revanche la forte pénétration en Egypte du téléphone portable, premier outil de communication à distance : plus de 18 millions de lignes actives de mobiles. En termes d’infrastructures de réseaux et de télécommunications, l’Egypte est relativement bien équipée, avec des liaisons par satellites et par câbles sous-marins. Ce qui permet de supposer qu’en poursuivant les efforts de développement de programmes TIC favorisant l’accès aux technologies (par la formation, les aides financières, etc.) et surtout une meilleure répartition des richesses économiques dans le pays, l’Egypte devrait voir le nombre d’internautes augmenter dans les prochaines années.

Bien que cela ne concerne que les classes les plus aisées de la population, l’extension de la couverture géographique des accès à haut débit sur le mobile et l’arrivée sur le marché égyptien de mobiles haut de gamme, permettent désormais d’accéder à Internet avec son mobile et d’utiliser la vidéo sur mobile avec des applications Web 2.0 comme YouTube. D’autres fonctionnalités encore plus développées et donc très onéreuses existent, mais elle sont essentiellement utilisées par quelques entreprises.  L’interopérabilité des outils et des plateformes (mobiles et Internet) facilite également la diffusion et le partage d’informations. Les grandes campagnes de publicités concernant la téléphonie mobile, que l’on a pu voir en Egypte à la télévision et dans les grands centres urbains (en particulier au Caire) montrent l’importance de ce marché. Avec l’introduction en 2007 en Egypte du réseau de 3e génération (« 3G ») par l’opérateur émirati de téléphonie mobile Etisalat, ce fut encore davantage visible. Etisalat est donc aujourd’hui l’un des trois opérateurs en Egypte, avec Mobinil et Vodafone.

Nouveaux espaces, nouveaux usages ?

A quelles formes d’échanges assiste-t-on en Egypte sur Internet et les mobiles aujourd’hui ?

Parmi les services ou sites Web 2.0, ceux qui sont les plus populaires en Egypte sont de trois types :

  • les services de syndication, le site de partage de vidéo YouTube en tête
  • les réseaux sociaux personnels, dont Facebook est de loin le plus populaire
  • les services de blogs (comme Blogspot hébergé par Google)

Le site de partage de vidéo YouTube permet de consulter des vidéos directement sur le site YouTube, de mettre en ligne et partager ses propres vidéos, filmées notamment avec un téléphone portable, mais aussi d’ajouter des vidéos hébergées sur YouTube sur d’autres plateformes Web 2.0, comme les blogs et les réseaux Facebook, Myspace, etc. En effet, chaque vidéo possède un « permalien » (lien permanent ou référence unique) qui permet d’afficher l’objet sur différentes plateformes. Ce système facilite énormément la diffusion de contenu. Une vidéo peut ainsi être vue par des milliers voire des millions de personnes en l’espace de quelques instants.

Le site communautaire Facebook est un réseau social très populaire en Egypte depuis qu’il a été rendu accessible au public le 22 août 2006. Pour se faire une idée de la popularité de ce réseau en Egypte, il est possible de consulter la page du réseau Egypte de Facebook[6]. Cette page indique notamment le nombre de membres : 467 687 au 25 juin 2008. Ce chiffre n’indique pas s’il s’agit d’Egyptiens résidant en Egypte, hors d’Egypte, ou de personnes d’autres nationalités appartenant à ce réseau pour diverses raisons. Par ailleurs, dans un article d’une revue électronique, daté du 4 juin 2008[7], un journaliste donne le nombre de personnes ayant un compte sur le réseau Facebook en Egypte à plus de 100 000  membres. Ce site communautaire permet d’être lié à des communautés de personnes partageant les mêmes passions, les mêmes idées, ayant fait des études ou travaillé dans un même établissement ou entreprise. Il permet également de partager des vidéos, des photos, d’avoir accès à son « univers » numérique en situation de nomadisme (selon le modèle du Web 2.0). Ce type de plateforme d’échange interactif a sans doute ouvert la voie à une nouvelle pratique sociale, dans un pays où la liberté d’expression est limitée, bien souvent bafouée, dès lors que l’on formule une opinion divergente sur l’un des trois thèmes majeurs jugés tabous : le sexe (et l’homosexualité), la religion et la politique.  Dans ce contexte, Internet offre un nouvel espace de liberté et d’expression dans les interactions sociales.

Ainsi, l’arrivée des blogs1, service (souvent) gratuit du Web 2.0, a offert un nouvel espace d’écriture personnelle et souvent journalistique en Egypte. Pour connaître la blogosphère égyptienne et tenter d’en dessiner quelque peu les contours, une recherche sur Internet a été fort utile. Elle a permis d’une part de lister les blogs égyptiens les plus populaires (ceux dont on a parlé dans la presse, et ceux qui arrivent en premier dans les recherches notamment sur Google), d’autre part de repérer quelques sites ou blogs qui visent à recenser les blogs égyptiens. Le blog égyptien « modawwanat »[8] recense les blogs égyptiens, par catégorie (sport, politique, religion, etc.). Le site « omraneya » (« Egyptian Blogs Aggregator »)[9] est un aggrégateur de contenus qui reprend des articles de la blogosphère égyptienne en les classant par ordre antéchronologique et par langue. Les membres sont invités à participer en évaluant les billets et en les commentant. Enfin, le site « arabblogcount » recense les blogs en langue arabe, de façon la plus exhaustive possible, et donne l’URL de chaque blog, le nom du blog en arabe et/ou en anglais et le pays d’origine. D’après un comptage effectué sur le site en juin 2008, le nombre de blogs égyptiens recensés est de 137. Mais cette liste n’est sans doute pas complète, si l’on tient compte que certains blogs ferment du jour au lendemain ou renaissent sous un autre nom, tandis que de nouveaux sont créés. La blogosphère égyptienne semble relativement active dans la blogosphère du Moyen-Orient et elle se fait tout particulièrement remarquée ces trois ou quatre dernières années, car elle représente une nouvelle voix pour le peuple égyptien qui utilise Internet notamment pour relayer des informations que la presse traditionnelle ne couvre pas. Mais cette tribune libre est très sévèrement contrôlée par le gouvernement et les autorités.

Pourtant, dans un rapport sur la censure Internet au Moyen-Orient et en Afrique du Nord[10], qu’il a adressé lors du sommet mondial de la société de l’information en décembre 2003, le président égyptien dit :

« Les effets de la révolution des TIC [Technologies de l’information et de la communication] ne devraient pas se limiter à des résultats et gains en termes d’économmie et de développement.  Ils devraient permettre de renforcer les liens politiques, sociaux et culturels entre les nations pour que la paix dans le monde soit le fruit de plus de justice, d’égalité, et… encourager les efforts nationaux en faveur de la liberté, la démocratie et le respect des droits de l’homme. »2

Un nouvel espace de répression pour des usages contestataires d’Internet

L‘émergence d’une blogosphère contestataire égyptienne

La blogoshpère égyptienne est née dans un contexte de militantisme à l’approche de l’élection présidentielle de 2005, alors que la presse traditionnelle ne couvrait pas les événements de manifestations et d’appels au changement politique, prônés et suivis par les militants de plusieurs partis d’opposition. Plusieurs bloggers ont pris des photos et des vidéos et les ont diffusées et ont relaté les événements sur leurs blogs. Depuis, les événements marquants de la vie politique et sociale ont été régulièrement traités grâce à ce nouveau média de communication, qui semble avoir quelque peu repoussé les limites de la liberté d’expression. Ainsi, il y quelques années, il n’était pas possible pour la société civile d’informer de façon indépendante comme aujourd’hui et de faire naître une prise de conscience auprès du public. Ainsi, s’exprimer sur les tortures et mauvais traitements policiers était encore inpensable. Pourtant, les photos et vidéos que le célèbre blogueur Wael Abbas, un cyberactiviste engagé contre la torture, avait publié sur son blog,  ont permis d’alerter l’opinion publique puis d’aboutir à la condamnation des deux policiers coupables d’avoir agressé et violé sexuellement un chauffeur de microbus en 2006. En même temps, l’Egypte a été classée en 2007 146e sur 169 pays par l’indice de la liberté d’expression dans le monde, publié par Reporters Sans Frontières.  Les cyberactivistes sont traqués pour « diffusion de fausses informations », « diffamation », « incitation à la haine », « insulte au Président ». D’ailleurs, le 25 mai 2008, le Parlement égyptien a de nouveau prolongé la loi instaurant l’état d’urgence pour deux ans. Avant sa réélection en 2005, le président Moubarak avait promis de la remplacer par une loi antiterroriste. Cette loi donne une latitude très grande aux autorités, qui peuvent exercer une action sur tout ce qui peut porter atteinte à la « sécurité nationale ».  En juin 2006, « une cour administrative du Conseil d’Etat a validé la décision du ministère de l’Information et de la Communication permettant aux autorités de bloquer, suspendre ou fermer tout site Internet susceptible de représenter une menace pour la “sécurité nationale“ »[11]. Ainsi les blogueurs sont vus comme des dissidents au régime et ceux qui sont attrapés sont jugés très sévèrement. C’est le cas de Kareem Amer, un blogueur incarcéré pour une durée de quatre ans pour avoir dénoncé sur son blog les dérives autoritaites du gouvernement et le fonctionnement de l’université sunnite Al-Azhar (une des plus hautes institutions religieuses du pays). Il a été condamné au titre « d’incitation à la haine de l’islam » et « insulte » au président égyptien. Celui-ci avait-il fait plus qu’user de son droit à la liberté d’expression ? Il est devenu le symbole de la répression des blogueurs en Egypte.

Méthodes de censure de l’Internet et de l’activisme égyptien

Pour contrôler le cyberespace, une nouvelle loi sur la régulation d’Internet a été adoptée durant l’été 2006. Elle donne la possibilité aux autorités de « bloquer, suspendre ou fermer tout site Internet susceptible de représenter une menace pour la “sécurité nationale“ ». Depuis début 2007, le gouvernement a renforcé la surveillance de la Toile pour lutter contre le terrorisme et des officiers sont chargés de veiller au trafic des informations sur le Web. Comme le rapporte l’IFEX (Echange international de la liberté d’expression) dans sa fiche « alerte » du 30 novembre 2007 concernant l’Egypte, la « police de l’Internet » n’hésite pas à fermer les comptes de certains blogueurs : « Le compte YouTube de Wael Abbas, journaliste et blogueur égyptien qui diffusait des vidéos montrant la brutalité de la police envers ses suspects, a été suspendu le 21 novembre. Le 29 novembre, son compte e-mail Yahoo! également. »[12] En plus de ces contrôles opérés sur Internet par cette « police d’Internet » dont le nom officiel est  le « Department of Combat Crimes of Computers and Internet » (fondée en 2003), des traques ont lieu dans les cybercafés. La police tente d’imposer l’achat d’une licence aux propriétaires de cybercafés, ou bien les oblige à demander la carte d’identité des clients. Voici des mesures peu applicables à la réalité et au fonctionnement du Web, et donc peu efficaces pour servir leur objectif. Le contrôle des fournisseurs d’accès et des opérateurs mobiles est une autre méthode, et le fitrage sur Internet en est une autre, dont on n’a pas vraiment de preuve qu’elle soit suivie[4] de façon systématique.

Le cyberactivisme égyptien, reconnu et soutenu par la presse internationale et certaines ONG

Les meilleurs blogs journalistiques égyptiens sont donc devenus une source alternative d’information pour les internautes égyptiens qui les suivent de près, mais aussi à l’international. Parmi les blogs les plus suivis, on trouve celui d’Alaa et Manal, un couple d’Egyptiens :
« Nous nous sommes servis de notre blog pour promouvoir l’essor d’un journalisme citoyen en Egypte. Nous sommes parvenus non seulement à  l’encourager, mais aussi à tisser des liens avec les médias traditionnels, les journaux indépendants et de l’opposition, qui utilisent désormais des photos et du matériel publiés sur les blogs. Même la chaîne satellitaire Al Jazeera s’appuie sur les blogueurs, en utilisant les reportages photos que nous publions sur le Web »2. Il semble que ce blog ait réussi à passer outre la censure du gouvernement. Sans doute ont-ils mis en pratique les principes d’un guide du blogger et du cyberdissident, le « Guide pour contourner la censure de l’Internet, destiné aux citoyens du monde entier »[13].

L’IFEX, un réseau mondial de 71 organisations non gouvernementales qui promeut et défend la liberté d’expression, a récompensé trois blogs égyptiens depuis 2005 :

  • le blog « Manal and Alaa’s Bit Bucket »[14] , récompensé en novembre 2005 au concours international du meilleur blog administré par la Deutsche Welle[15]
  • le blog de Wael Abbas[16], récompensé en septembre 2007 par le prix Knight du journalisme international
  • le blog de Kareem Amer, l’un des cinq champions de la liberté d’expression récompensés pour la défense de la libre expression organisée par Index on Censorship en mars 2007.

L’une des campagnes menée par l’Organisation Non Gouvernementale Reporters Sans Frontières est celle de lutte contre « les ennemis d’Internet ». Depuis 2006, l’Egypte a rejoint la liste des pays « ennemis d’Internet » en raison des mesures prises à l’encontre de blogueurs et contraire à la liberté d’expression[17].

Autre média alternatif : Facebook

Cette année, on parle dans la presse d’une génération Facebook en Egypte. Mais surtout, ce qui fait couler beaucoup d’encre ou occupe le cyberespace ces derniers mois, c’est l’impact que peut avoir cet outil de communication dans un pays où la liberté d’expression est régulièrement bafouée et la situation sociale et économique très difficile. Si les autorités utilisent là encore les moyens traditionnels pour dissuader les internautes activistes, ils ne pourront pas tous les contenir ni traquer tout le contenu diffusé sur Internet. Les réseaux sociaux sont en effet plus anonymes, contrairement aux blogs, dont il était jusqu’à présent plus facile d’identifier les auteurs. On peut créer un compte sous un autre nom par exemple. Pourtant, une internaute membre du réseau Facebook, Esraa Abdel-Fattah, a bien été incarcérée le 7 avril 2008 pendant 16 jours pour avoir fait partie d’un groupe créé sur Facebook intitulé « 6 April: A Nationwide Strike », en appel à une manifestation de protestation pacifique contre la hausse des prix alimentaires. Et Ahmed Maher, un ingénieur de 27 ans, a été battu par la police qui voulait obtenir les identifiants du compte ayant servi à créer le groupe sur Facebook. Mais ce qui est important ici, c’est l’ampleur du phénomène : à la veille de la manifestation, le groupe appelant à manifester comptait 60000 membres. Si les autorités parviennent encore à intercepter des activistes lors de manifestations, ou en traquant Internet, comment parviendront-ils à tous les arrêter s’ils deviennent plus nombreux ? De plus, les outils comme Facebook et YouTube permettent de toute façon de relayer l’information rapidement et facilement. Un reportage publié sur RFI titrait  le 5 juin 2008 : « Seul Facebook peut déclencher une révolution ici »[18]. Si l’on peut douter que Facebook puisse provoquer l’effet d’une révolution, du moins ces « mouvements Facebook » peuvent-ils amener à une plus grande prise de conscience dans la société civile égyptienne, dans des proportions qui dépassent les seuls cyberactivistes ou même l’ensemble des internautes, assez peu nombreux sur l’ensemble de la population.

De l’adhésion à un groupe militant sur Facebook, à l’écriture d’un blog et l’organisation d’actions militantes via Internet, plusieurs degrés de participation traduisent une volonté de liberté d’expression et une volonté de changement. Il faudra certainement encore attendre quelques années avant que la censure sur Internet diminue de manière significative en Egypte, mais ce nouvel espace médiatique et cette volonté de communication participative conduiront nécessairement à des évolutions ou de nouveaux compromis de la part du gouvernement, qui ne pourra pas aller à l’encontre d’un mouvement social planétaire qui dépasse les limites de l’Egypte et qui se joue sur le réseau mondial.


[1] Web2.0 Summit [site Web]. Consulté le 25 juin 2008. http://en.oreilly.com/web2008/public/content/home
[2] Fiche Egypte sur le site CIA – The World Factbook. Consulté le 25 juin 2008. https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/eg.html
[3] Campagne « Ennemis d’Internet », fiche Egypte sur le site Reporters Sans Frontières. Consulté le 25 juin 2008. http://www.rsf.org/article.php3?id_article=26108&Valider=OK
[4] Rapport publié par l’OpenNet Initiative, profil pays Egypte sur le site OpenNet Initiative. Consulté le 25 juin 2008. http://opennet.net/research/profiles/egypt
[5] Egypte, Ministère de la Communication et de la Technologie (2008, 8 juin). « Access for all » sur le site Ministry of Communications and Technology. Consulté le 25 juin 2008. http://www.mcit.gov.eg/ict_access.aspx#Mobile
[6] Page du réseau Egypte sur Facebook sur le site Facebook. Consulté le 25 juin 2008. http://www.facebook.com/networks/67109239/Egypt/
[7] Sherif Mansour (2008, 4 juin). « What Facebook means for Egypt », sur le site courant.com. Consulté le 25 juin 2008. http://www.courant.com/news/opinion/editorials/hc-mansour0604.artjun04,0,4807456.story
[8] Modawwanat [site Web]. Consulté le 25 juin 2008. http://www.modawwanat.com/
[9] Omraneya, « Egyptian Blogs Aggregator » [site Web]. Consulté le 25 juin 2008. http://www.omraneya.net
[10] Address of H.E. Mr. Muhammad Husni Mubarak, president of the Arab Republic of Egypt, at The World Summit on the Information Society (WSIS), Geneva, December 10, 2003. Consulté le 25 juin 2008. http://www.itu.int/wsis/geneva/coverage/statements/egypt/eg.html
[11] Egypte – Rapport annuel 2007 RSF sur le site Reporters Sans Frontières. Consulté le 25 juin 2008. http://www.rsf.org/une_pays-34.php3?id_mot=52
[12] Alert du 30 novembre 2007, profil pays : Egypte sur le site IFEX. Consulté le 25 juin 2008. http://www.campaigns.ifex.org/820fr/content/view/full/88114/
[13] A Civisec Project, The Citizen Lab, University of Toronto (septembre 2007).  « Everyone’s guide toby-passing Internet censorship for citizens worldwide ». http://deibert.citizenlab.org/Circ_guide.pdf
[14] « Manal and Alaa’s Bit Bucket » [site Web]. Consulté le 25 juin 2008. http://www.manalaa.net/
[15] http://www.thebobs.de/thebobs05/bob.php?language=fr
[16] « La conscience égyptienne ». [site Web]. Consulté le 25 juin 2008. http://misrdigital.blogspirit.com/
[17] « Wael Abbas, cyberactiviste ». [site Web]. Consulté le 25 juin 2008. http://magalif.info/articles/2006/11/19/wael-abbas-cyberacti/
[18] Égypte : « Seul Facebook peut déclencher une révolution ici » (5 juin 2008) sur le site RFI – Web-émission participative pour la communauté des nouveaux médias. Consulté le 25 juin 2008. http://atelier.ning.com/profiles/blog/show?id=1189413:BlogPost:26429

 


1 Blog ou web log : site Web constitué par la réunion de billets écrits dans l’ordre chronologique et classés par ordre antéchronologique. Les blogs se distinguent d’autres systèmes de publication sur le Web par des auteurs primaires. Chaque billet (appelé aussi note ou article) est, à l’image d’un journal de bord.

 

2 Traduction de l’auteur.


Creative Commons License
Web 2.0 : émergence de médias d’expression alternatifs en Egypte ? by Anne-Charlotte Chaput est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

 

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